Il y a à peine un demi siècle, les billets, ainsi que les pièces de monnaie métalliques, qui circulaient avec cours légal en Algérie, Tunisie, Mauritanie et dans la Zone de protectorat français du Maroc étaient libellés en franc. Leur valeur était étroitement rattachée à celle de la monnaie française et, de ce fait, l'échange des uns contre l'autre s'opérait à un cours stable qui était au pair sauf pour la Mauritanie. Celle-ci utilisait le franc CFA qui équivalait à deux francs français*. Quant aux territoires qui, au Maroc, étaient administrés par les Espagnols, la monnaie à cours légal se présentait sous forme de billets et de pièces de monnaie métalliques identiques à ceux qui circulaient en Espagne. Pour ce qui concerne la Libye, elle avait sa propre dénomination monétaire, la livre libyenne, qui, à l'époque, avait une valeur monétaire identique à celle de la livre sterling.
Peu de temps après la reconnaissance de son indépendance, chaque Etat du Maghreb opta pour un nouveau nom pour sa monnaie nationale et pour un régime monétaire autonome. Le Maroc choisit le dirham, l'Algérie, le Tunisie et la Libye, le dinar et la Mauritanie, l'ouguiya. Comme on s'y attendait, après leur décrochage des systèmes monétaires européens, les taux de change de ces nouvelles monnaies ont évolué différemment. C'est ainsi que, à la fin de l'an 2000, seul le dinar libyen se vendait et s'achetait à un cours supérieur de 24% à celui de la livre sterling. En revanche, toutes les autres monnaies maghrébines avaient perdu de la valeur par rapport au franc français et leur dévaluations n'atteignaient pas moins de 34 % pour le dirham marocain, 49 % pour le dinar tunisien et plus de 90% pour le dinar algérien et l'ouguiya mauritanienne.
Il faut reconnaître que, abstraction faite de la complémentarité insuffisante des économies maghrébines, l'état actuel des relations politiques intramaghrébines, surtout, de l'Algérie avec le Maroc, ne permet même pas d'imaginer que les gouvernements concernés pensent instaurer au Maghreb une union monétaire similaire à celle dont la mise en place en Europe a été achevée au début de l'an 2002. Cependant, il n'est pas exclu que l'unification ne nous soit un jour imposée de l'extérieur. La mondialisation de l'économie, si elle se poursuivait, pourrait aboutir, d'abord, à la satellisation de la plupart des monnaies faibles autour des devises les plus fortes, et, ensuite, à la création de nouvelles monnaies supranationales uniques.
Il est bien évident que, pour le moment, la monnaie des Etats-Unis d'Amérique demeure la devise la plus forte, non seulement en tant que moyen de paiement international, mais surtout en tant que réservoir de valeur sûr et toujours disponible. Bien que le niveau de développement économique des pays de la Zone Euro se soit approché de celui des Etats-Unis, rien ne permet pour le moment de penser que le dollar sera, même à long terme, supplanté par la monnaie unique européenne. Les liens qui unissent les populations de l'UE demeurent insuffisamment solides pour garantir la pérennité d'un système monétaire auquel ni la Grande Bretagne ni la Suède ni le Danemark - qui totalisent 75 millions d'habitants - n'ont pas encore adhéré. Le risque du retour à la monnaie diverse ne disparaîtra pas tant que l'Union Européenne n'aura pas un gouvernement unique.
Supposons néanmoins que les Européens sont capables de consolider et élargir leur union monétaire. Dans ce cas, les multinationales pourraient, dans le cadre de la globalisation, inciter les gouvernants du Maghreb à instaurer une monnaie unique maghrébine. Avec l'élimination des barrières douanières, la réalisation d'un tel projet, qui impliquerait la création d'un organisme supranational de régulation monétaire, permettrait d'augmenter la demande de produits de consommation que les multinationales offrent dans cette région, cela sans oublier que les capitaux investis localement par celles-ci ne seraient plus menacés par des dévaluations unilatéralement décidées. Il convient de rappeler à ce sujet que les Européens, dont notamment les Français, sont les principaux bénéficiaires de la monnaie unique qui, sous le nom de franc CFA et avec leur soutien, circule depuis longtemps dans treize pays africains*.
Quelle que soit la raison qui pousserait les pays du Maghreb à unifier leurs systèmes de paiement, un nom pour la monnaie unique devrait être adopté. Il paraît que le choix ne se ferait qu'entre le dirham et le dinar, l'ouguiya, transcription en caractères latins de l'intonation mauritanienne du terme ouquiya - utilisé jadis au Maroc comme unité de mesure (équivalant à l'once) et comme monnaie de compte - pouvant difficilement les concurrencer. D'origine, respectivement, grecque et romaine, l'un et l'autre furent les dénominations monétaires les plus utilisées lorsque la civilisation musulmane était à l'apogée de sa grandeur. Quant à la loi de régulation supranationale de la nouvelle monnaie, les dispositions du traité de Maastricht relatives au Système Européen des Banques Centrale serviraient de modèle. En fin de compte, la plupart de nos décideurs sont déjà habitués à légiférer en matière économique en copiant ce qui a été adopté en France.
Avant de conclure, il pourrait être utile de rappeler que la monnaie de nos jours est dépourvue de toute valeur intrinsèque. Aussi sa création et sa circulation, lorsqu'elles ne sont pas bien gérées, provoquent-elles des dégâts considérables dont les principales victimes sont les petits épargnants. Au début de 2003, le peso argentin était, non seulement convertible, mais échangeable au pair contre la monnaie des États-Unis. Mais, soudain il s'est avéré que sa valeur réelle avait diminué par rapport à celle du dollar à cause, principalement, de l'intensification des fuites de capitaux que, depuis longtemps, connaissait le pays. Les réserves de change de la banque centrale étaient devenues insuffisantes pour maintenir la parité des deux monnaies. Sachant que, à l'annonce du décrochage, les épargnants allaient réagir en essayant de retirer massivement les soldes de leurs comptes en monnaie locale pour en convertir, au moins une partie, en billets des États-Unis achetés au marché noir, et afin d'éviter que plusieurs banques ne se déclarassent en cessation de paiement, le gouvernement argentin a pris la décision d'implanter ce que la population a surnommé corralito** et qui a consisté à rationner le retrait des dépôts bancaires. En d'autres termes, de nombreux Argentins devaient attendre des jours meilleurs pour récupérer des pesos qu'ils avaient mis de coté parce qu'ils croyaient pouvoir les retirer à tout moment et, si nécessaire, les convertir en autant de dollars presque sonnants et trébuchants.
Ce qui s'est passé en Argentine montre jusqu'à quelle point la monnaie actuelle est très vulnérable, particulièrement, dans les pays du tiers monde. Aussi, sa supranationalisation pourrait se révéler comme étant un bon moyen pour éviter les manipulations abusives qu'elle subit au niveau national. Bien que difficile d'instituer dans moins de plusieurs lustres, une monnaie maghrébine unique n'est pas une utopie. Même si elle n'est pas imposée de l'extérieur, il y a lieu de penser que, tôt ou tard, une élite maghrébine sensée et cohérente réussira à mettre fin à la zizanie que, depuis les années cinquante du XXème siècle, le néocolonialisme sème dans les cinq pays de leur région. S'il en était ainsi, l'Union du Maghreb Arabe cesserait d'être un slogan sans effet que l'on scande pour tromper les masses populaires.
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(*) Le franc CFA est une monnaie multinationale de la Zone franc qui est rattachée à l'euro, à travers le ministère des finances français. Il circule, sous forme de billets et pièces de monnaie métalliques, dans la plupart des pays de l'ancienne Afrique de l'Ouest et Centrale française (Bénin, Burkina, Cameroun, République centrafricaine, Tchad, Congo, Côte d'Ivoire, Gabon, Mali, Niger, Sénégal et Togo) et en Guinée Equatoriale. Ancienne colonie espagnole, celle-ci a rejoint la Zone franc en 1985. La Mauritanie en a fait partie jusqu'en 1973, année au début de laquelle, elle a créé sa banque centrale et adopté l'ouguiya comme dénomination de son unité monétaire nationale. Les initiales CFA signifient " Coopération financière en Afrique Centrale " pour les pays de cette région et " Communauté financière africaine " pour l'Afrique Occidentale. Après sa dévaluation de 50% le 11 janvier 1994 et jusqu'au 31 décembre 2001, le franc CFA équivalait à un centime français. Depuis le 1er janvier 2002 et grâce au soutien du gouvernement français, sa contre-valeur est maintenue à 0,00152 euros.
(**) Diminutif du mot " corral " qui, en espagnol, signifie cour, basse-cour (pour les volailles), cirque (de montagnes) et, dans certains pays de l'Amérique Latine dont l'Argentine, espace de terrain entouré d'une clôture.